Au centre de Liège, le palais des Princes-Évêques apparaît comme un lieu hautement symbolique. Longtemps siège du pouvoir, ce bâtiment majestueux était associé à la cathédrale Notre-Dame-et-Saint-Lambert dont les tours projetaient leur ombre sur le peuple, lui rappelant ses devoirs d'allégeance et, comme l'entraîne souvent ce dernier terme, de soumission. Et puis la Révolution liégeoise (1789-1795) survint, et avec elle, son désir impérieux de justice sociale. Et les tours de la cathédrale tombèrent. Et l'histoire mit un terme au règne du dernier prince-évêque.

Depuis cette période troublée, l'édifice abrite le Palais de Justice et le Palais provincial où siègent, pour représenter les citoyens, le Collège provincial et le Conseil provincial. Le Palais provincial est construit au 19e siècle tout contre l'ancien palais, comme pour le contrebalancer, formant ainsi un ensemble aux significations symboliques enchevêtrées. Pour accéder à la salle du Conseil provincial, les édiles doivent passer par la salle des Pas Perdus dont les murs présentent un programme iconographique loin d'être anodin.

Des fresques peintes par un certain Émile Delpérée montrent une série de grandes scènes de l'histoire liégeoise. Par la juxtaposition de ces scènes sont ainsi exposées - et construites - les valeurs de la jeune province de Liège : justice, égalité ou encore participation citoyenne. Au 19e siècle, les pouvoirs aiment à s'adjoindre la « puissance symbolique » de ces événements issus plus d'un passé mythique que d'une histoire rigoureuse et séparatrice à force d'être complexe.

Parmi les événements représentés figure donc la signature de la Paix de Fexhe, moment crucial du passé liégeois en matière d'obtention de droits et de justice. Ce n'est pas la première fois que cet épisode est « récupéré » lors de tensions et de combats politiques. Ainsi des prémices de la Révolution liégeoise de 1789 durant lesquelles les futurs citoyens portent fièrement un insigne doré où sont gravés les mots « Paix de Fexhe 1316 ».

Mais qu'est-ce donc cette Paix de Fexhe dont la mémoire reste vivace au point de susciter encore l'intérêt en ce début de 21 siècle ? A cette époque, au Moyen Age, le pouvoir est exercé par le prince-évêque, mais aussi, pour le domaine de la justice, par un échevinage composé d'un bourgmestre et d'échevins. Ces derniers sont tous des « Grands », de riches aristocrates, laissant ainsi les « Petits », les artisans et les commerçants, hors de l'exercice politique. Aux 13e et 14e siècles, les Petits ne cesseront de revendiquer leur droit d'administrer, eux aussi, Liège. Ce conflit social ne s'exprime pas que par des discussions passionnées puisqu'il mène inexorablement à une véritable guerre civile entre Grands et Petits.

Comme point d'orgue de cet affrontement, le Mal Saint-Martin fait encore frisonner.  En 1312, soit quatre ans avant la fameuse Paix de Fexhe, les Grands complotent suite au décès à Rome du  prince-évêque Thibaut de Bar. Mais la conjuration est dévoilée, et un vif combat entre Petits et Grands entraîne la séquestration de deux cents de ces derniers dans l'église Saint-Martin qui est incendiée. Ce drame aboutit dès l'année suivante à la Paix d'Angleur (1313), qui confère toute une série de prérogatives aux Petits.

Mais le nouveau prince-évêque Adolphe de La Marck ne veut rien lâcher aux Petits et s'y oppose fermement. La guerre civile fait rage, le sang coule et pour ne rien arranger, la famine aggrave la révolte. Acculé, Adolphe de La Marck doit céder : suite à de nombreux compromis des deux parties, la Paix de Fexhe est signée le 18 juin 1316. Ce traité confirme les acquis de la Paix d'Angleur et surtout, dote Liège d'une assemblée représentative, constituée de membres du clergé, de la noblesse et des Petits, bourgeois et métiers mêlés. Les dispositions majeures du traité concernent la justice, qui doit désormais être écrite, réglementée et exercée sous le contrôle de l'assemblée.

Dans la réalité, le prince-évêque et ses successeurs continuent à mener le jeu, mais la Paix de Fexhe n'en revêt pas moins une importance considérable, comme premier pas d'une lutte sans fin, comme symbole et comme inspiration pour les siècles à venir, de la Révolution liégeoise à nos jours.

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